5.07.05
J'arrive à un point délicat de mes comptes rendus, et j'espère ne pas laisser mes émotions jouer un trop grand rôle dans ce qui va suivre. Hier soir mes parents d'accueil et moi étions confortablement installés au salon, assis dans de beaux fauteuils de cuir foncés, regardant la télévision avec en bruit d'arrière-fond la machine à laver le linge. Mon père d'accueil qui tenait la télécommande, zappe entre les quelques soixante chaînes chinoises, pour finalement tomber sur un match de football. La coupe du monde des jeunes, match entre l'Argentine et le Nigeria. Je pense bien que vous vous fichez pas mal de ces détails footballistiques, pourtant ils joueront de l'importance pour la suite. Mes parents d'accueil de me demander si le football m'intéresse et moi toujours conciliant d'incliner la tête. Nous suivons alors les événements qui ont lieu sur la pelouse. Je remarque très vite que mon père d'accueil a des réactions presque virulentes quand un joueur nigérien commet une faute sur un joueur adverse. Déjà à ce moment je deviens soupçonneux. Et voila que mon père d'accueil me demande si à mon avis les gens de couleur ont aussi des os blancs. Là je suis plutôt estomaqué et je bafouille que oui, bien sûr. Lui rigole et m'explique qu'il n'aime pas les gens à la peau noire. Ne pouvant me contenir plus longtemps, je lui demande, tout en restant calme et respectueux, la raison de cette dépréciation. Sa femme alors intervenant dans la discussion me répond tout de go "parce qu'ils sont sales". A ce moment tout fut clair pour moi, et le reste de la soirée je restai muet sur le sujet et tentai de garder contenance. Il faut dire que cette famille m'avait accueillie à bras ouverts, et que je m'étais vite persuadé de la tolérance totale de ces gens par rapport à l'étranger que je suis. Alors de manière naïve, sans véritablement me poser la question, j'avais cru que cette tolérance s'étendait tout naturellement à tous les peuples du monde. Le racisme affiché durant cette soirée me toucha donc plus fortement vu que je ne m'y étais pas préparé. Heureusement je dispose d'une grande capacité d'adaptation et fis pattes blanches, si bien que le court instant de trouble fut vite oublié. Cet épisode tout anodin qu'il soit, me ramène pourtant à examiner une facette bien sombre de l'histoire humaine. La réaction des Shanghaiens à ma présence ne m'a jamais semblée hostile. Certes dans les rues les gens attardent leurs yeux sur mon blanc visage, mais plus par curiosité que par haine. Cette attitude diffère d'ailleurs beaucoup des quartiers où je me trouve. Plus les rues que je parcours sont garnies de touristes étrangers (les rues industrielles où siègent les firmes étrangères, ainsi que les rues touristiques), plus le regard des gens devient indifférent. Les quelques personnes qui m'ont abordé alors que j'étais seul, avaient toujours des intentions plus que pacifiques. Et les personnes que l'on m'a fait rencontrer itou. Pour le jeune homme à peau de lait que je suis, il n'y a donc aucun signe apparent de racisme, au contraire. Mais un homme d'une peau plus foncée (pour l'instant je n'en ai encore aperçu aucun) serait susceptible de recevoir un autre accueil, d'après l'expérience que j'ai faite hier soir. Mais ne perdons pas de vue que ma famille d'accueil sont des gens d'un certain âge, et l'on peut espérer que la jeune génération nourrit d'autres sentiments.
7.07.05
Hier rien écrit pour cause de maladie. En effet j'ai connu mon premier désagrément intestinal. Je ne sais pas pourquoi mon père d'accueil, qui lui aussi s'est plaint de maux de ventre, pense que c'est dû à l'air conditionné. Je pense être plus perspicace en pointant du doigt le restaurant du soir d'avant où l'hygiène laissait à désirer. Quoiqu'il en soit, aujourd'hui lui et moi sommes rétablis, de sorte que j'ai même pu faire ma première sortie seule à vélo. J'avais déjà employé ce moyen de transport, guidé par mon père d'accueil qui pédalait devant. Enfin pédaler n'est pas le mot, car il dispose d'un vélo électrique, un type de vélo répandu à Shanghai. Donc disais-je, aujourd'hui j'ai sorti mon fier destrier, pas plus électrique qu'un canasson, lui, pour une promenade solitaire. Si les gens du quartier étaient surpris en me voyant me promener parmi eux (la région où habite mes parents, même si elle n'est pas très loin du centre de Pudong, n'est pas du tout touristique ou industrielle, il n'y a que très très rarement des touristes) je vous laisse imaginer leur tête à mon approche. La loi de la route pour un vélo est simple, il a la priorité sur les piétons et la cède aux quatre roues ou deux roues plus rapides que lui. Certaines routes sont équipées de chaque côté de pistes cyclables, délimitées par une barrière. Mais ce n'est pas toujours le cas, et à bien des reprises il faut zigzaguer entre les piétons, car où font défaut les pistes cyclables, les trottoirs les remplacent. D'ailleurs des panneaux bleus indiquent que les trottoirs concernés sont à emprunter par les deux-roues. Comprenez bien, quand je parle de deux-roues, je pense bien sûr aux vélos (électriques ou pas), mais aussi aux scooters, aux vélomoteurs, aux lents vélos à remorque et même aux charrettes à bras. Sur ce parpaing se trouve véritablement toute une faune qu'un deux-roues-tolingue aurait plaisir à observer. Pour l'observation néanmoins prudence ! Car les deux-roues motorisés font bien comprendre à leurs ancêtres manuels que la vitesse est de leur côté. Mais ma relique à moi (enfin qu'on m'a prêtée) n'a pas de complexe. Comme la plupart des vélos chinois, elle ne possède pas de changement de vitesse, heureusement les routes de Shanghai ne connaissent ni montée, ni descente. Sur le devant est accroché un panier métallique, utile pour transporter des choses. A l'arrière un épais cadenas en métal enserre la roue. Bref le vélo typique de Shanghai. Assis sur la selle, les jambes imprimant la cadence, j'ai pu me rendre compte dans la pratique de l'immensité de Shanghai, que dis-je de Shanghai, de l'immensité de Pudong.
8.07.05
Qu'il est difficile de se mettre à écrire après s'être immergé dans de telles lectures. Car à Shanghai, où la chaleur rend le moindre geste éreintant, la sieste est vivement conseillée. Après le dîner que nous prenons ensemble, mon père d'accueil et moi (ma mère partant le matin au travail et ne rentrant que le soir), lui s'étend sur une chaise longue en bois au salon et se met vite à ronfler paisiblement. De mon côté, je m'allonge sur mon lit et agrippe un livre. De mon bureau où j'écris, j'aperçois sur ma table de chevet "Dantons Tod" de Georg Büchner (livre génial qui m'a beaucoup impressionné), ainsi que "Stiller", écrit par Max Frisch et que je suis en train de lire. Enfin bon, venons en au fait, car j'imagine qu'en ce moment la folie meurtrière de Robespierre ne vous intéresse pas plus que la tuberculose de Frau Julika Stiller-Tschudy. D'ailleurs, vous l'aurez compris, je n'écris ces premières lignes que comme préambule, afin de mouiller le papier et de chauffer la pointe de ma plume. Vite que j'écrive les thèmes que je veux aborder aujourd'hui, sinon ils vont me sortir de la tête : l'emploi de mon père d'accueil et l'anglicisme chinois. Après discussions avec mon père d'accueil, j'ai pu mieux cerner en quoi consistait son activité salariale. Il travaille dans une très grande entreprise qui vend des denrées alimentaires, du riz principalement. Le siège de cette société est tellement éloigné, qu'il ne s'y rend qu'une à deux fois par semaine. Les autres jours il reste à la maison et utilise le téléphone comme outil de travail. Les fréquents coups de téléphone (dès 8 heures du matin) m'avaient déjà mis la puce à l'oreille. A noter qu'au salon se trouvent deux téléphones et que les toilettes sont aussi équipées d'un téléphone. C'est dire s'il prend son travail au sérieux. Ces toilettes referment d'ailleurs d'autres surprises dont je vous parlerai peut-être un jour.
A propos du rapport des Chinois à l'encontre de l'anglais. Je me souviens avoir lu que le maire de Beijing (Pékin) promettait que tous les habitants de sa ville sauront parler anglais pour les jeux olympiques de 2008 qui se dérouleront chez eux. A Shanghai l'anglais est omniprésent : le nom des rues est indiqué en bilingue (chinois-anglais), nombreux restaurants et magasins affichent des enseignes en anglais, les sites touristiques placent la langue de Mao à côté de celle de Shakespeare et les guides s'expriment dans les deux langues. D'ailleurs le musée sur l'histoire du développement de la ville de Shanghai est entièrement bilingue. (Ce musée se trouve au rez-de-chaussée de la tour géante Dongfangmingzhu, dont je vous ai déjà parlé.) Autre lieu où l'anglais prolifère: la télévision. En effet, les publicités sont pleines d'anglicismes, ce qui peut se comprendre étant donné l'origine des marques présentées, mais pas seulement. D'innombrables programmes ont, directement ou indirectement, cette langue pour sujet. En effet, à travers le hublot (que mes parents scrutent chaque soir après le souper) j'ai pu voir des programmes pédagogiques pour apprendre l'anglais ainsi que des émissions où les belligérants sont anglophones et même un concours de parler anglais, où des étudiants récitaient des textes en anglais. D'ailleurs le téléjournal du soir s'annonce fièrement en tant que "Evening News". En outre dans une série genre "Top-model" à la chinoise, les acteurs en costard et paillettes agrémentaient leurs niaiseries par des "sorry", "thanks", "it's too bad", "bye, bye". La mode ici semble donc se conjuguer "in English" et la capacité à maîtriser cette langue est assurément un signe d'une certaine culture, voir d'appartenance à une certaine classe. L'idée d'un grand patron Shanghaien ne sachant pas l'anglais est impensable. Les différents hommes d'affaires plus ou moins haut gradés à qui j'ai eu le privilège de serrer la pince n'ont pas oublié de formuler quelques courtoises anglaiseries. De plus, très tôt dans la scolarité, les enfants sont confrontés à cette langue. Les buts d'une telle politique me paraissent assez clairs, quand me promenant le soir sur le littoral de Pudong j'aperçois sur l'autre rive les marques américaines et européennes, brillant de tous leurs feux. Shanghai publie même un journal en anglais, le "Shanghai Daily". Un quotidien d'une vingtaine de pages, où la plupart des journalistes (du moins pour les nouvelles locales) portent des noms chinois.
9.07.05
Ah oui, à propos des surprises dans les toilettes, elles sont au nombre de deux, portent une carapace et batifolent dans un seau rempli d'eau à même le sol. Ce sont deux "petites" (20 centimètres de longueur pour 15 de largeur environ) tortues, qui ont passé quasiment toute leur vie dans des récipients du type de ce seau rouge. Une des deux, aux couleurs de carapace plus claires, n'a pas abandonné la lutte pour la liberté et essaye inlassablement de s'évader en agrippant le bord de ses pattes et en essayant de se hisser au dehors. Même si elles me font parfois de la peine, j'aime bien cette image : tenter de toutes ses forces de voir plus loin que le seau d'eau où l'on nous a plongés.