Samedi 9 juillet 2005 6 09 /07 /Juil /2005 06:28


5.07.05

J'arrive à un point délicat de mes comptes rendus, et j'espère ne pas laisser mes émotions jouer un trop grand rôle dans ce qui va suivre. Hier soir mes parents d'accueil et moi étions confortablement installés au salon, assis dans de beaux fauteuils de cuir foncés, regardant la télévision avec en bruit d'arrière-fond la machine à laver le linge. Mon père d'accueil qui tenait la télécommande, zappe entre les quelques soixante chaînes chinoises, pour finalement tomber sur un match de football. La coupe du monde des jeunes, match entre l'Argentine et le Nigeria. Je pense bien que vous vous fichez pas mal de ces détails footballistiques, pourtant ils joueront de l'importance pour la suite. Mes parents d'accueil de me demander si le football m'intéresse et moi toujours conciliant d'incliner la tête. Nous suivons alors les événements qui ont lieu sur la pelouse. Je remarque très vite que mon père d'accueil a des réactions presque virulentes quand un joueur nigérien commet une faute sur un joueur adverse. Déjà à ce moment je deviens soupçonneux. Et voila que mon père d'accueil me demande si à mon avis les gens de couleur ont aussi des os blancs. Là je suis plutôt estomaqué et je bafouille que oui, bien sûr. Lui rigole et m'explique qu'il n'aime pas les gens à la peau noire. Ne pouvant me contenir plus longtemps, je lui demande, tout en restant calme et respectueux, la raison de cette dépréciation. Sa femme alors intervenant dans la discussion me répond tout de go "parce qu'ils sont sales". A ce moment tout fut clair pour moi, et le reste de la soirée je restai muet sur le sujet et tentai de garder contenance. Il faut dire que cette famille m'avait accueillie à bras ouverts, et que je m'étais vite persuadé de la tolérance totale de ces gens par rapport à l'étranger que je suis. Alors de manière naïve, sans véritablement me poser la question, j'avais cru que cette tolérance s'étendait tout naturellement à tous les peuples du monde. Le racisme affiché durant cette soirée me toucha donc plus fortement vu que je ne m'y étais pas préparé. Heureusement je dispose d'une grande capacité d'adaptation et fis pattes blanches, si bien que le court instant de trouble fut vite oublié. Cet épisode tout anodin qu'il soit, me ramène pourtant à examiner une facette bien sombre de l'histoire humaine. La réaction des Shanghaiens à ma présence ne m'a jamais semblée hostile. Certes dans les rues les gens attardent leurs yeux sur mon blanc visage, mais plus par curiosité que par haine. Cette attitude diffère d'ailleurs beaucoup des quartiers où je me trouve. Plus les rues que je parcours sont garnies de touristes étrangers (les rues industrielles où siègent les firmes étrangères, ainsi que les rues touristiques), plus le regard des gens devient indifférent. Les quelques personnes qui m'ont abordé alors que j'étais seul, avaient toujours des intentions plus que pacifiques. Et les personnes que l'on m'a fait rencontrer itou. Pour le jeune homme à peau de lait que je suis, il n'y a donc aucun signe apparent de racisme, au contraire. Mais un homme d'une peau plus foncée (pour l'instant je n'en ai encore aperçu aucun) serait susceptible de recevoir un autre accueil, d'après l'expérience que j'ai faite hier soir. Mais ne perdons pas de vue que ma famille d'accueil sont des gens d'un certain âge, et l'on peut espérer que la jeune génération nourrit d'autres sentiments.

 

7.07.05

 

Hier rien écrit pour cause de maladie. En effet j'ai connu mon premier désagrément intestinal. Je ne sais pas pourquoi mon père d'accueil, qui lui aussi s'est plaint de maux de ventre, pense que c'est dû à l'air conditionné. Je pense être plus perspicace en pointant du doigt le restaurant du soir d'avant où l'hygiène laissait à désirer. Quoiqu'il en soit, aujourd'hui lui et moi sommes rétablis, de sorte que j'ai même pu faire ma première sortie seule à vélo. J'avais déjà employé ce moyen de transport, guidé par mon père d'accueil qui pédalait devant. Enfin pédaler n'est pas le mot, car il dispose d'un vélo électrique, un type de vélo répandu à Shanghai. Donc disais-je, aujourd'hui j'ai sorti mon fier destrier, pas plus électrique qu'un canasson, lui, pour une promenade solitaire. Si les gens du quartier étaient surpris en me voyant me promener parmi eux (la région où habite mes parents, même si elle n'est pas très loin du centre de Pudong, n'est pas du tout touristique ou industrielle, il n'y a que très très rarement des touristes) je vous laisse imaginer leur tête à mon approche. La loi de la route pour un vélo est simple, il a la priorité sur les piétons et la cède aux quatre roues ou deux roues plus rapides que lui. Certaines routes sont équipées de chaque côté de pistes cyclables, délimitées par une barrière. Mais ce n'est pas toujours le cas, et à bien des reprises il faut zigzaguer entre les piétons, car où font défaut les pistes cyclables, les trottoirs les remplacent. D'ailleurs des panneaux bleus indiquent que les trottoirs concernés sont à emprunter par les deux-roues. Comprenez bien, quand je parle de deux-roues, je pense bien sûr aux vélos (électriques ou pas), mais aussi aux scooters, aux vélomoteurs, aux lents vélos à remorque et même aux charrettes à bras. Sur ce parpaing se trouve véritablement toute une faune qu'un deux-roues-tolingue aurait plaisir à observer. Pour l'observation néanmoins prudence ! Car les deux-roues motorisés font bien comprendre à leurs ancêtres manuels que la vitesse est de leur côté. Mais ma relique à moi (enfin qu'on m'a prêtée) n'a pas de complexe. Comme la plupart des vélos chinois, elle ne possède pas de changement de vitesse, heureusement les routes de Shanghai ne connaissent ni montée, ni descente. Sur le devant est accroché un panier métallique, utile pour transporter des choses. A l'arrière un épais cadenas en métal enserre la roue. Bref le vélo typique de Shanghai. Assis sur la selle, les jambes imprimant la cadence, j'ai pu me rendre compte dans la pratique de l'immensité de Shanghai, que dis-je de Shanghai, de l'immensité de Pudong.

 

8.07.05

 

Qu'il est difficile de se mettre à écrire après s'être immergé dans de telles lectures. Car à Shanghai, où la chaleur rend le moindre geste éreintant, la sieste est vivement conseillée. Après le dîner que nous prenons ensemble, mon père d'accueil et moi (ma mère partant le matin au travail et ne rentrant que le soir), lui s'étend sur une chaise longue en bois au salon et se met vite à ronfler paisiblement. De mon côté, je m'allonge sur mon lit et agrippe un livre. De mon bureau où j'écris, j'aperçois sur ma table de chevet "Dantons Tod" de Georg Büchner (livre génial qui m'a beaucoup impressionné), ainsi que "Stiller", écrit par Max Frisch et que je suis en train de lire. Enfin bon, venons en au fait, car j'imagine qu'en ce moment la folie meurtrière de Robespierre ne vous intéresse pas plus que la tuberculose de Frau Julika Stiller-Tschudy. D'ailleurs, vous l'aurez compris, je n'écris ces premières lignes que comme préambule, afin de mouiller le papier et de chauffer la pointe de ma plume. Vite que j'écrive les thèmes que je veux aborder aujourd'hui, sinon ils vont me sortir de la tête : l'emploi de mon père d'accueil et l'anglicisme chinois. Après discussions avec mon père d'accueil, j'ai pu mieux cerner en quoi consistait son activité salariale. Il travaille dans une très grande entreprise qui vend des denrées alimentaires, du riz principalement. Le siège de cette société est tellement éloigné, qu'il ne s'y rend qu'une à deux fois par semaine. Les autres jours il reste à la maison et utilise le téléphone comme outil de travail. Les fréquents coups de téléphone (dès 8 heures du matin) m'avaient déjà mis la puce à l'oreille. A noter qu'au salon se trouvent deux téléphones et que les toilettes sont aussi équipées d'un téléphone. C'est dire s'il prend son travail au sérieux. Ces toilettes referment d'ailleurs d'autres surprises dont je vous parlerai peut-être un jour.

A propos du rapport des Chinois à l'encontre de l'anglais. Je me souviens avoir lu que le maire de Beijing (Pékin) promettait que tous les habitants de sa ville sauront parler anglais pour les jeux olympiques de 2008 qui se dérouleront chez eux. A Shanghai l'anglais est omniprésent : le nom des rues est indiqué en bilingue (chinois-anglais), nombreux restaurants et magasins affichent des enseignes en anglais, les sites touristiques placent la langue de Mao à côté de celle de Shakespeare et les guides s'expriment dans les deux langues. D'ailleurs le musée sur l'histoire du développement de la ville de Shanghai est entièrement bilingue. (Ce musée se trouve au rez-de-chaussée de la tour géante Dongfangmingzhu, dont je vous ai déjà parlé.) Autre lieu où l'anglais prolifère: la télévision. En effet, les publicités sont pleines d'anglicismes, ce qui peut se comprendre étant donné l'origine des marques présentées, mais pas seulement. D'innombrables programmes ont, directement ou indirectement, cette langue pour sujet. En effet, à travers le hublot (que mes parents scrutent chaque soir après le souper) j'ai pu voir des programmes pédagogiques pour apprendre l'anglais ainsi que des émissions où les belligérants sont anglophones et même un concours de parler anglais, où des étudiants récitaient des textes en anglais. D'ailleurs le téléjournal du soir s'annonce fièrement en tant que "Evening News". En outre dans une série genre "Top-model" à la chinoise, les acteurs en costard et paillettes agrémentaient leurs niaiseries par des "sorry", "thanks", "it's too bad", "bye, bye". La mode ici semble donc se conjuguer "in English" et la capacité à maîtriser cette langue est assurément un signe d'une certaine culture, voir d'appartenance à une certaine classe. L'idée d'un grand patron Shanghaien ne sachant pas l'anglais est impensable. Les différents hommes d'affaires plus ou moins haut gradés à qui j'ai eu le privilège de serrer la pince n'ont pas oublié de formuler quelques courtoises anglaiseries. De plus, très tôt dans la scolarité, les enfants sont confrontés à cette langue. Les buts d'une telle politique me paraissent assez clairs, quand me promenant le soir sur le littoral de Pudong j'aperçois sur l'autre rive les marques américaines et européennes, brillant de tous leurs feux. Shanghai publie même un journal en anglais, le "Shanghai Daily". Un quotidien d'une vingtaine de pages, où la plupart des journalistes (du moins pour les nouvelles locales) portent des noms chinois.

 

9.07.05

 

Ah oui, à propos des surprises dans les toilettes, elles sont au nombre de deux, portent une carapace et batifolent dans un seau rempli d'eau à même le sol. Ce sont deux "petites" (20 centimètres de longueur pour 15 de largeur environ) tortues, qui ont passé quasiment toute leur vie dans des récipients du type de ce seau rouge. Une des deux, aux couleurs de carapace plus claires, n'a pas abandonné la lutte pour la liberté et essaye inlassablement de s'évader en agrippant le bord de ses pattes et en essayant de se hisser au dehors. Même si elles me font parfois de la peine, j'aime bien cette image : tenter de toutes ses forces de voir plus loin que le seau d'eau où l'on nous a plongés.

Par P.-F. Gigon - Publié dans : Shanghai
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Vendredi 1 juillet 2005 5 01 /07 /Juil /2005 06:24


24.06.05

 

Le vent qui s'engouffre à travers les fenêtres ouvertes produit un son assourdissant de pétarade. Le train file vers sa destination. Pour moi le voyage commence ici, même si je ne prends l'avion que demain. L'adieu à ma famille m'a déjà transporté dans un sentiment de départ. Des au revoir brefs, il est vrai que je ne pars que pour 6 semaines, mais pour quelle destination ! L'autre bout du monde, la langue et les coutumes différentes, la politesse et la censure, un développement économique fou, les yeux plissés et la couleur safran, bref, je pars pour la Chine.

 

1.07.05

 

Je continue ici ce journal de voyage. J'excuse ma flemme jusqu'alors par la chaleur exaspérante, le besoin d'accoutumance et les journées chargées.

Le voyage en avion s'est déroulé sans incident. Lorsque l'avion a atterri et que, en me déhanchant, j'ai pu lorgner par le hublot, m'est apparu une forêt de grues dans le lointain, c'est à cet instant que j'ai compris que j'avais bel et bien fait ce pas et mon coeur dans ma poitrine s'est agité. Détail troublant, les passagers sont obligés de remplir deux formulaires dans l'avion qu'ils remettront ensuite à l'aéroport pour pouvoir entrer en Chine, en plus de devoir montrer le passeport. Un de ces formulaires nous questionne sur notre état de santé, sans oublier le nom, le nom du transport utilisé et l'adresse ou l'on pense résider pendant le séjour. Tous les voyageurs, chinois ou étrangers, doivent le remplir. Le deuxième formulaire s'adresse uniquement aux passagers étrangers. Il nous interroge sur notre statut, notre but de voyage, sans oublier le nom, le nom du transport utilisé et l'adresse où l'on compte passer le séjour. Passées les formalités, j'arrive à la sortie de l'aéroport et suis tout de suite reconnu par ma famille d'accueil. On me conduit chez eux, on me sert à manger, on me sourit, m'interroge, bref je suis le centre d'intérêt. Les jours suivants mes parents d'accueil m'emmènent dans les sites touristiques. A Nanjinglu, la rue principale de Puxi (rive ouest de Shanghai), où l'on se croirait à Las Vegas, ébloui par les lumières multicolores. D'ailleurs les touristes ne s'y sont pas trompés et parcourent en nombre cette rue qui mène à Waitan, la côte de Puxi. Depuis là on peut voire les nombreux gratte-ciels qui surplombent Pudong (rive est de Shanghai). Détail piquant, une statue d’un ancien leader communiste [1] siège là, délaissée par la foule qui n'a d'yeux que pour le spectacle des énormes bâtiments. On m'emmène aussi au quartier industriel de Pudong, infesté de gratte-ciels et de touristes. Puis sur le littoral de Pudong où cette fois, ce sont les gratte-ciels de Puxi que l'on peut admirer. Accompagné par mon père d'accueil, j'ai aussi visité brièvement la rue des librairies à Puxi, ainsi que le plus grand magasin de Pudong qui comporte 10 étages sans compter le sous-sol. Chaque étage vend pour une clientèle précise. D'abord un étage cosmétique, avec toutes les marques américaines et européennes, puis un étage habits pour femmes, ensuite étage habits pour jeunes filles et les hommes qui veulent s'habiller doivent monter jusqu'au 4e étage, étage habits de sport, étage fournitures scolaires, étage restaurants, étage espace jeux (ou se trouve aussi un cinéma), espace arts chinois... Et le sous-sol ? C'est une librairie.

Hier enfin j'ai pu me promener seul autour du quartier de ma famille d'accueil. Il faut dire que mes parents d'accueil n'avaient pas le choix, ils travaillaient tous les deux jusqu'à 6 heures. Après mille recommandations quand même, je me suis précipité à l'extérieur pour jouir d'une certaine liberté qui m'est chère. Première remarque sur mes observations de ces quartiers qui longent la grande route de Pudongnanlu (nan signifie sud, ce quartier se situe donc au sud de Pudong) et l'énorme pont de trois étages qui relie les deux rives, le Nanpudaqiao. Ici les murs, les grilles et les gardes isolent les quartiers entre eux. Je m'explique, les maisons d'un même quartier sont entourées par un mur qui boucle ainsi le quartier, il n'y a qu'une entrée, donc un point de passage obligé, où se trouvent des grilles normalement ouvertes, surveillées par des gardiens en uniforme. Qui sont-ils? Ma mère d'accueil m'expliquait qu'ils étaient là pour veiller sur nous. Malgré tout, avec les barreaux aux fenêtres des maisons et les gardes à l'entrée, les quartiers prennent des allures de prison. Autre observation durant ma courte promenade (recommandations obligent), j'ai aperçu au détour d'une rue, d'énormes grues en action, signe évident que cet endroit est en croissance constante. En même temps, j'ai remarqué que des maisons étaient entourées d'échafaudages en bambou, sont-elles en réparation ? en construction ? En tout cas aucun ouvrier à l'horizon. Et ces maisons sont habitées, j'en veux pour preuve les habits qui sont suspendus pour sécher. Alors est-ce que ces échafaudages ne servent qu'à éviter un effondrement de ces maisons ?

Deux mots plus réjouissants sur la circulation. Ici les machines à moteur sont reines et le piéton doit se garer. C'est on ne peut plus clair : priorité aux voitures et le piéton étranger que je suis, l'a compris très vite. Même un feu (plutôt rare) vert ne vous assure en aucun cas la priorité. Sur les routes, les chauffeurs s'en donnent à coeur joie et c'est un ballet ininterrompu de voitures, bus, camions, vélos, vélomoteurs, scooters, etc. …, zigzaguant dans tous les sens, se dépassant qui à gauche, qui à droite, lançant des grands coups d'accélérateur comme de frein, et donnant du klaxon à tout  instant. Bref une jungle où la loi des plus rapides règne. Petite touche rigolote, à un passage pour piéton, qui traversait six voies, se trouvait un agent de circulation (peu fréquent), qui empêchait avec son sifflet les voitures d'écraser les piétons quand le feu était au vert. En profitant de l'aubaine qu'il m'offrait, je m'engageai sur le passage pour piétons déjà assailli par la foule, avec en mon coeur une reconnaissance toute muette pour ce siffleur à casquette. J'eu cependant grand mal à m'empêcher d'éclater de rire, quand je le vis rabrouer un cycliste dont la roue dépassait de quelque centimètres la ligne blanche. Je pensais : en voilà un qui fait du zèle, pour dire qu'au carrefour suivant, le bal des chauffards continue à faire rage. Ah oui, autre détail, ici ne vous étonnez pas de rencontrer des gens se protégeant avec un parapluie, alors que le ciel est bleu. Sortez un moment dans ces rues brûlantes, vous comprendrez tout de suite ce mystère.

Aujourd'hui j'ai découvert Shanghai la monstrueuse. Mon père d'accueil était de nouveau libre cet après-midi (cela fait bientôt une semaine que je suis ici et il n'est allé qu'une seule fois à son travail, plutôt étrange) et il m'emmena à l'immense tour, Dongfangmingzhu, en haut de laquelle des ascenseurs vous amènent. Le dernier étage se situe à 350 mètres. C'est là, devant la vitre, fixant Shanghai au-dessous de moi, que mes lèvres se sont silencieusement contractées pour formuler ces mots : Shanghai la monstrueuse. Devant moi s'étalait un tapis sans fin d'énormes bâtiments. On n'en voyait pas le bout, de quelque côté que l'on se tourne, Shanghai présentait ses plus gris atours de béton.

 

[1] Il s’agit d’une statue de Chen Yi, le premier maire de Shanghai.

 

2.07.05

 

Cet après-midi, je suis allé marcher seul, le long de la longue route Pudongnanlu. J'y ai osé faire ma première photo rapprochée de personnes, et j'en suis plutôt content. Sur cette photo on peut voir trois femmes assises sur des tabourets, qui chacune manucure les pieds d'un homme vautré sur une chaise longue. Cette scène se passe à côté d'un carrefour, directement sur le bout du trottoir, où une maison offre une aire d'ombre. Il faut dire que sur les trottoirs, généralement assez larges, c'est une suite ininterrompue de petits magasins : kiosques, magasins de vêtements, de chaises, de tapis, de sacs, salons de coiffeur, restaurants, vendeurs de fruits ou de grillades, ceux-ci directement installés sur le trottoir. Vendeuses de gri-gris accroupies sur le trottoir, vendeurs d'éventails... Ces magasins (vêtements, meubles,...) ne prennent généralement que la place d'une vitrine, il n'y peut donc y tenir que difficilement plus de deux personnes. Ici et là, on trouve aussi des réparateurs de vélos, installés sur la chaussée, plongeants des chambres à air dans des baquets d'eau et serrant des écrous. On ne les reconnaît d'ailleurs qu'à leur activité, nulle inscription ou signe distinctif. On tombe simplement sur eux, en train d'examiner un vélo au milieu du trottoir.

Deux mots sur les femmes de ménage qui viennent nettoyer l'appartement de mes parents d'accueil. Cette semaine nous avons eu droit deux fois à leur visite. La première fois, une femme seule est venue vers les 10 heures du matin et pendant une heure elle a passé une patte humide sur le sol de tout l'appartement, la plupart du temps accroupie. La deuxième fois, elle est venue accompagnée par, m'informait mon père d'accueil, un membre de sa famille. De nouveau pendant une heure elles ont lavé le sol. Quand elles sont parties. Mon père d'accueil m'expliquât qu'une heure de ménage n'était vraiment pas cher, 7 yuans ! C'est à dire un peu plus d'1 franc suisse. Même pour un Chinois ce n'est vraiment pas beaucoup. Par comparaison, avec ces 7 yuans, on peut acheter une bouteille de Pepsicola de 2,5 litres à 6 yuans et le journal du jour à 1 yuan. Un paquet de cigarettes de bonne qualité coûte au moins 15 yuans. Je comprends mieux ce "luxe" que s'offrent mes parents d'accueil pour garder leur appartement impeccable. Pour conclure ce sujet, j'ai cru remarquer que les relations entre mon père d'accueil (présent pendant le nettoyage) et les femmes de ménage étaient très sympathiques. Il discutait avec elles, plaisantait, leur lisait à voix haute les faits divers surprenants qu'il trouvait dans le journal qu'il était en train de lire. Elles de leur côté remplissaient leur rôle avec entrain, riaient aux plaisanteries, ne se privaient pas de lancer la discussion, et s'en allaient tout sourire. Pas vraiment un exemple typique de dominant-dominé. Bon mon père d'accueil ne leur offrait quand même pas à boire, et il me recommandait de fermer à clé le tiroir contenant mon argent.

Je vais maintenant aborder les relations homme-femme au sein de ma famille d'accueil. Cette famille se compose d'un homme d'une soixantaine d'années, d'une femme, dont je n'ai pas osé demander l'âge, mais qui doit avoir entre 50 et 60 ans, et d'une fille unique qui s'est mariée récemment à un Suisse, qui habite dans la partie francophone de la Suisse et qui est ma professeur privée de chinois. C'est à elle que je dois la possibilité de passer mes vacances à Shanghai. Ici, c'est l'homme qui fait la cuisine, à midi comme le soir. Il ne va quand même pas jusqu'à laver les casseroles, tâche qui revient à la femme. L'homme a des cigarettes, il boit de l'alcool. La femme, probablement comme dans les couples du même age que ma famille d'accueil, ne fume pas et ne boit pas d'alcool. Sinon la femme et l'homme lisent le journal (le journal du soir de Shanghai auquel ils sont abonnés), regardent la télévision. Les deux travaillent, ici c'est même mon père d'accueil qui est le plus souvent à la maison. Il s'occupe aussi de faire les courses, courses qu'il fait pratiquement tous les jours, goût pour les produits frais oblige. La femme, elle s'occupe aussi du linge (ma famille d'accueil possède une machine à laver). De mon observation de ces premiers jours passés ici, je n'ai remarqué aucune forme évidente de sexisme.

A propos de la famille où j'ai la chance de passer mon séjour, il s'agit certainement d'une classe de gens relativement riche. Je ne veux pas m'étendre pour l'instant sur un sujet (les différentes classes chinoises) qui me reste inconnu. Je vais me contenter d'énumérer les avoirs de ma famille d'accueil. Ils habitent un appartement dans un bâtiment relativement petit, pas plus de 6 étages, dans un quartier où de petits jardins longent la route et où toutes les maisons se ressemblent. Comme déjà mentionné précédemment, le quartier est entouré d'un mur et l'entrée grillagée est surveillée par des gardes. Ce mode de sécurité semble être la règle, en tout cas dans cette région de la ville. L'appartement se compose de deux chambres à coucher, d'une grande pièce faisant office de salon et de salle à manger, d'une salle de bain avec douche et baignoire et d'une cuisine. Toute la maison est meublée avec choix, le mobilier est essentiellement taillé dans du bois sombre très chic. Les tables sont recouvertes d'une plaque de verre, pour protéger le bois certainement. Le salon est équipé d'un attirail audio-visuel dernier cri : une télévision grand format, un lecteur dvd, une chaîne hi-fi avec de grandes enceintes qui montent presque jusqu'au plafond. En plus de cela les deux chambres et le salon sont équipés de l'air conditionné, des ventilateurs complètent l'assurance d'un chez soi plein de fraîcheur. L'appartement est tenu impeccablement et des objets précieux (vases, statuettes, tableaux) décorent chaque pièce.

 

4.07.05

 

Hier, ma journée était tellement chargée, que je n'ai pas eu le temps de relater mes aventures. Je vais donc les résumer aujourd'hui. Du matin à l'après-midi, la famille Yang a invité mes parents d'accueil et moi. Le temps passé avec eux a été très intéressant, surtout qu'ils ont un fils d'à peu près mon âge (18 ans), mais je préférerais passer tout de suite à la soirée que j'ai passée. Hier c'était l'anniversaire de la mère de ma mère d'accueil, et j'étais aussi invité. J'ai tout de suite compris la chance que j'avais, en tant qu'étranger, à pouvoir assister à une cérémonie comme celle-ci. La fêtée souriait, debout au  milieu de toute cette foule (une quarantaine de personnes). Elle était habillée avec soin, mais simplement. Une fine blouse grise était posée sur ses épaules, complétée par une jupe de même couleur. Ces vêtements s'accommodaient très bien avec ses beaux cheveux gris foncés, et j'avais de la peine à m'imaginer, qu'aujourd'hui était la 80e année de sa vie. Les personnes autour d'elle la saluaient, l'embrassaient, lui parlaient ou l'emmenaient par le bras pour se placer avec elle devant l'objectif d'un appareil photo. La compagnie était composée de couples de tous âges, avec jeunes gens et enfants. La norme se situait malgré tout vers les 50 ans et plus. Tout ce monde festoyait dans une arrière salle de restaurant. Quatre tables rondes, entourées de dix chaises chacune, étaient dressées. Vers les 7 heures (du soir naturellement), les premiers plats furent apportés et chacun s'assit. A ma gauche mes parents d'accueil, à ma droite un soixantenaire taciturne, en face de moi trois couples plus ou moins souriants, devant moi sur la table, les plateaux qui s'empilaient. Courageusement j'empoignais mes baguettes, que mes doigts après une semaine d'entraînement arrivaient assez bien à tournicoter, et je partis à l'assaut. Mais la vaillante attaque avait en face d'elle de sacrés arguments : énormes crevettes, crabes entiers, serpents, petites crevettes bleues vertes encore vivantes et tressautantes, têtes de poissons, oisillons avec bec, et j'en passe. Pour un mangeur de pommes de terre comme moi, c'était cette fois un peu trop exotique et je mis de la fierté à laisser se servir les autres. Passons sur ces détails par trop subjectivement suggestifs. Savez-vous seulement comment chacun des convives arrive à atteindre chaque plat de cette immense table? Sur la table est fixée horizontalement une vitre ronde surélevée que l'on peut tourner. Ainsi il suffit d'attendre son tour. L'assemblée de cette cérémonie n'avait rien de cérémonieuse. Par instants j'aurais pu me croire dans un de mes souvenirs. Les hommes n'étaient pas habillés spécialement soigneusement, pantalons et t-shirts. Les femmes avaient un peu plus de classe avec leur jolie robe longue. On mangea, on chanta, on rit, on but, on fuma, et cela tout en même temps. En effet, dans les restaurants chinois, il n'est pas rare d'apercevoir des convives tirer sur leur cigarette entre deux bouchées. A cette soirée, seuls les hommes fumaient et ils se faisaient un honneur de parcourir les tables, offrant des cigarettes à la ronde (masculine), avant d'allumer la leur. Remarque extrapolative : mon père d'accueil m'expliqua un jour, qu'il trouvait déplacé le fait qu'une femme fume. Autre coutume que les cigarettes, l'alcool. Là aussi les femmes étaient presque en totalité exclues de la partie. Les hommes, remplissent à moitié leur verre d'un alcool brun, assez fort, et circulant de table en table, ils vont à l'encontre d'un compère qui se levant et tendant son verre à son tour s'apprête à trinquer. Le rituel veut que d'abord les deux hommes face à face se lancent des phrases d'amitié ou de défi, phrases agrémentées par le tintement des verres choqués à maintes reprises durant l'échange de parole. Puis, pas de faux-fuyant, les verres sont vidés cul sec et l'on présente son verre à l'autre pour qu'il puisse vérifier que plus une goutte d'alcool n'est présente. Puis on se quitte, chacun remplit son verre de son côté et part à la recherche d'un nouveau partenaire. Ce rituel, emprunt d'une fierté et d'une camaraderie toute masculine, a apparemment une certaine importance aux yeux des hommes. L'un d'eux, qui me défiait avec une certaine arrogance, m'offrit sa carte de visite après que je me pliai aux usages alcoolisés. Il est clair qu'au train où allaient les choses, les hommes s'égayaient de plus en plus et mon père d'accueil ne fut pas en reste. Quand plus personne n'eut le coeur à manger, les tables étaient toujours jonchées d'innombrables mets. Les serveuses amenèrent alors à l'assemblée se dispersant, des boîtes en carton et des sacs en plastique pour emporter les restes. Les convives se mirent alors en charge de vider les plats et de remplir cartons et plastiques. Une pratique à laquelle je ne m'attendais pas. Je ne pus m'empêcher, en voyant ces gens aux t-shirts à marques américaines, les Pepsicola sur les tables, les jeunes gens tripotant leur natel et les piles de cartons à restes, de penser aux USA. Quoi qu'il en soit, à 9 heures et demi, tout le monde était dehors et rentrait chez soi.

Par P.-F. Gigon - Publié dans : Shanghai
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