Shanghai Dernière partie (28.07.05 - 11.08.05)

28.07.05

 

Me voilà au théâtre. Assis au quatrième rang entre deux dames élégamment vêtues. Celle de gauche mord dans un pain, la nourriture n'est apparemment pas interdite à l'intérieur. Deux sièges à ma droite est assis un étranger, le hasard nous a réuni, car ici les personnes aux traits occidentaux sont très rares. Ce théâtre se situe dans la rue Fuzhoulu, celle où se trouve cette énorme bibliothèque, et on y joue des pièces de l'opéra de Beijing. Chaque jour une nouvelle pièce, et celle de ce soir s'intitule en anglais: "The pearl tower". Le beau rideau rouge avec à sa base des ronds encerclant des dragons dorés cache la scène. Devant, la fosse accueille un orchestre d'une vingtaine de musiciens à ce que je peux apercevoir depuis ma place. Essentiellement des instruments à cordes traditionnels chinois, ainsi que des percussions. La salle est grande et comporte un parterre ainsi qu'un balcon. Elle peut facilement accueillir 500 personnes. Les sièges sont rembourrés et de teinte rouge. Les parois de chaque côté de la scène comportent des gravures géométriques en bois. Encastré dans ces parois se trouve un petit écran de chaque côté. L'image d'ensemble, très chic et joliment ornée, n'est pas très différente de nos théâtres. Les musiciens se mettent à jouer dans le brouhaha du public. Celui-ci, qui remplit un tiers de la salle, n'arrête pas son jacassement pour autant. Ça y est, le rideau se lève et alors quel spectacle s'offre à nos yeux ! Un monde plein de couleurs et de grâce dans les personnes des comédiens habillés de somptueux vêtements traditionnels. Les décors aussi, bien que réduits au nécessaire, sont magnifiques. Les meubles sont enjolivés de riches gravures. En arrière fond de beaux tableau représente le lieu où se déroule la scène. Les acteurs ont des voix  superbes, qu'ils font monter et descendre dans de folles intonations communes au chant chinois et qui sonnent si étrangement à nos oreilles. Le registre des hommes est très haut placé et  le personnage principal (un jeune lettré) est si féminin dans ses traits et son maquillage, que j'ai hésité un instant sur son appartenance. Les mouvements sont si légers et gracieux, contrôlés avec discipline jusqu'aux bouts des doigts. Et au sens propre, en effet les gesticulations des extrémités  ont elles aussi tout un rituel. N'oublions pas le plaisant jeu de manches, ces longues manches qui terminent les robes chinoises et qui sont si propices à effectuer de tourbillonnantes envolées. Ici les percussions rythment les mouvements d'imposante manière. Pimpaneau, un éminent sinologue, nous explique que l'existence de ces règles très strictes dans les mouvements du corps remonte à l'époque des danses chamaniques, où le but était d'atteindre la transe. Dans ce théâtre règne une ambiance très populaire et le public applaudit après chaque récital qui lui a particulièrement plu. Rappelons que le théâtre n'a jamais fait partie des Classiques dans la culture chinoise. Son attribut est le divertissement et il ne possédait pas (pour la classe des lettrés) le caractère moralisant qui doit être l'apanage de tout texte. D'ailleurs les comédiens utilisent la langue vulgaire, s'écartant ainsi encore plus de la notion classique. Les strictes règles quant aux mouvements n'empêchent pas pour autant le tout d'être très dynamique. Il ressort en effet du jeu des acteurs une fraîche vivacité. Les traits d'humour aussi sont courants. Les petits écrans mentionnés plus haut servent à faire défiler le texte des comédiens. Surtout pratique pour les passages chantés où les modulations exagérées rendent quasi inaudible le sens des paroles. Pour illustrer cette image d'un théâtre dynamique et vivant malgré la rigidité de ses règles, voyez comment ce comédien dans sa superbe robe bleu clair et avec son fin chapeau n'hésite pas à effectuer un grand écart et un salto dans une danse représentant sa lutte contre une tempête de neige et de forts vents. Prouesses immédiatement saluées par les applaudissements d'un public conquis. A la fin de la pièce (qui a duré deux heures avec un très court entracte de 5 minutes) les applaudissements retentiront longtemps et le public, comme s'il voulait toucher les comédiens, se lèvera et s'approchera de la scène les mains toujours battantes.

 

30.07.05

 

Aujourd'hui j'ai visité le zoo de Shanghai, énorme avec une grande variété d'animaux, un lac et de nombreux parcs. Derrière les grilles les mêmes yeux tristes et ennuyés vous font face qu'il s'agisse de chevaux, loups, girafes, tigres, éléphants, orangs-outans ou autres pandas. Le zoo est situé relativement loin à l'ouest du centre de Shanghai, il faut une heure de bus pour l'atteindre. La rue où prend place ce zoo est d'un style que je n'avais encore jamais rencontré à Shanghai. Tant de luxe rassemblé en un même endroit. Car les villas, les constructions plaquées or, les colonnes à cannelures, les bâtiments d'un chic ultramoderne et les jardins peuplés de statues pullulent le long de cette route. Même les restaurants ont des airs de palaces et l'on y trouve jusqu'à une boutique de vins fameux. Et avec je ne sais pourquoi un certain sentiment de honte, je m'aperçois que les personnes aux traits occidentaux sont courantes ici. Mais elles n'ont pas l'air d'être là en touriste.

 

2.08.05

 

Moi qui de ma vie n'avais jamais marchandé, me voilà à tenir la dragée haute, ou plutôt basse, aux vendeuses à touristes de Shanghai. Les prix inscrits sont tellement exagérés que même moi j'ai tout de suite compris qu'ils ne pouvaient correspondre à la réalité. Les vendeuses m'interpellent, voyant en moi un acheteur de choix. Pensez-vous, un jeune touriste étranger à l'air timide et égaré. L'avenir les surprendra. Mais plaçons le décor. Je me trouve dans une boutique à souvenirs située au sein même d'un quartier traditionnel chinois très touristique. Ici les boutiques à souvenirs et les restaurants pullulent, tous aménagés dans de superbes et grandes anciennes résidences. Le centre principal d'intérêt est cet immense jardin classique nommé Yuyuan. Apparemment même Bill Clinton s'est rendu dans cet endroit et un restaurant luxueux exhibe fièrement une photo de lui mangeant dans son établissement. La boutique où je me trouve pour l'instant est assez grande. Il y a plusieurs stands caractérisés par les différentes marchandises. Porcelaines, baguettes, vêtements, statuettes, éventails, thés et j'en passe. Tous ces stands sont dépendants de cette boutique et le caissier se trouve derrière un bureau au milieu du magasin. Or donc les prix inscrits sont faramineux, promenant indécis mon regard sur plusieurs objets je ne peux croire mes yeux. Mais la vendeuse voyant que j'observe sa marchandise, tout de suite se rapproche, indiquant l'objet devant lequel je me trouve présentement et s'exprimant en anglais, m'offre une réduction. Alors, et Li Bai avec sa lettre aux barbares [1] ne fit pas mieux, il me suffit de trois mots pour la désarçonner: "Tai gui le!", "C'est trop cher" en chinois. Son attitude changea positivement et avec un large sourire, ne s'exprimant plus qu'en chinois, elle me vanta les qualités de l'objet, m'offrant simultanément une nouvelle réduction. Voyant que je n'étais pas convaincu elle me proposa alors d'inscrire sur sa calculette, qu'elle tenait en main faisant défiler la chute des chiffres, le prix que j'étais prêt à payer. Ma tactique fut alors simple, je me décidai pour un prix acceptable, et inscrivit un chiffre inférieur à celui-ci. La vendeuse alors fit de grands gestes, on aurait dit que je la volais. Prenant l'attitude d'une volonté inflexible je fis alors mine de m'éloigner. Tout de suite alarmée, elle me fit une nouvelle offre. Sur mon visage apparut un sourire amusé et calmement je déclinai l'offre et réinscrivit mon prix. Cette fois ça devenait sérieux, ce touriste était difficile à convaincre. Gardant le sourire amusé je la laissai faire grands gestes et longs discours n'y participant que par des "Bu ke yi", "Bu hao", "Tai gui le" exprimant mon avis négatif. Et finalement on arriva à un chiffre très proche du mien. Faisant le généreux j'acceptai cette légère différence. Loin d'être rancunière, la vendeuse toute contente me félicita de ma manière de traiter les affaires. C'est que, si le prix atteint était entre trois à quatre fois inférieur au prix d'origine, elle y gagnait encore. Je pris goût à ce petit jeu et ne changeai à l'avenir en rien ma tactique. Une fois alors que je faisais mine de partir la vendeuse ne me rappela pas. Plutôt confus je continuai ma route, quand une autre vendeuse, qui avait dû suivre la scène, exhibant l'objet me dit qu'elle acceptait mon prix. En observant comment se débrouillaient les autres touristes, nul doute que le fait de parler mandarin ouvre la porte à des prix plus "chinois". Après coup, l'excitation et la fierté que m'avait procurées le rôle emprunté de marchandeur me dégoûtèrent plus qu'autre chose. Car si les débats s'étaient toujours déroulés comme un amusement apparent pour les deux parties, de placer si haut le rôle de l'argent comporte une malsaine irréalité qui place certaines valeurs humaines bien bas.

 

[1] Li Bai (701-762), l'un des plus célèbres poètes chinois, réputé pour son alcoolisme et l'épisode fameux où par la simple rédaction d'une lettre il inspira une telle frayeur aux barbares qui menaçaient l'empire chinois, que ceux-ci se soumirent sans combattre. La principale raison de cette frayeur était due à la capacité de Li Bai de parfaitement pouvoir s'exprimer et écrire dans la langue des barbares.

 

11.08.05

 

Voilà arrivé le dernier jour de mon séjour à Shanghai. Je viens de passer les différentes barrières de sécurité de l’aéroport. Assis sur un de ces sièges en métal blanc, avec le bruit d’un haut-parleur donnant des informations en japonais, j’attends, en écrivant, de pouvoir embarquer. Mais revenons d’abord sur ces derniers jours passés à Shanghai. Accompagné de Kai, le fils d’amis de mes parents d’accueil, je suis allé jouer au basket-ball. Il m’a présenté ses amis et dès lors, ils ne m’ont plus lâché. Ensemble nous avons fait rebondir la balle orange, manier la queue de billard, fait résonner nos baskets sur le trottoir. Au début nous formions un groupe de quatre personnes : Kai, Yu, apparemment le meilleur ami de Kai, il a été avec lui au collège, Yang, surnommé « le terroriste» à cause de sa force hors du commun et de sa manière brutale de jouer au basket-ball. Mais malgré sa carapace de muscle, il a été plus qu’attentionné à mon égard, faisant preuve, tout comme ses amis du reste, de gentillesses répétées. Nous avons ensuite été rejoints par celui portant le surnom de Mei Tui, jolies jambes. En effet elles sont restées imberbes. Nous formions une joyeuse compagnie et j'ai vraiment apprécié les moments passés avec eux. Je ne comprends malheureusement que trop peu leurs conversations. Ils ne s'expriment en effet pas en mandarin, mais utilise le Shanghaihua, ou autrement dit, le dialecte de Shanghai. Mais bien sûr, s’adressant à moi, ils prenaient la peine d'articuler en bon chinois, bien qu’ils préféraient utiliser l'anglais. A part le basket-ball et le billard, sports dans lesquels une pratique quotidienne leur a permis d’exceller, ils se sont faits un devoir de me présenter de nouveaux lieux. Ainsi je me retrouvais au milieu de chatons, chiots, oiseaux, insectes et autres poissons. Ils m’avaient conduit au marché des animaux domestiques. Un endroit bruyant, découpé par de nombreuses petites allées, encombrées sur tout leur parcours par de multiples choses, vivantes ou non. Dans une de ces allées, je remarquai plusieurs personnes accroupies en appui sur leurs pieds à la manière chinoise, occupées à agiter de fines brindilles dans de petites boîtes blanches. Que contiennent-elles, me demandai-je en m’approchant. Mandibules, carapaces, antennes et nombreuses pattes étaient les attributs des petits êtres ainsi titillés. Que les Shanghaiens ne possèdent pas notre dégoût pour le monde des insectes est une constatation approchant l'euphémisme. Ils les observent, jouent avec, leur donnent à manger, bref de parfaits animaux de compagnie, vous ne trouvez pas ? J’ai même découvert des ouvrages fait main qui représentent ces bestioles dont ne voudrions même pas en tableau.

 

Mais un certain caractère intemporel de l’écriture fait que je me trouve déjà dans l’avion qui a décollé depuis longtemps. On vient de nous servir un plateau repas. Trait humoristique, une des hôtesses de l’air porte le nom de Fei. Fei signifiant vol ou voler, voilà un nom prédestiné s’il s’en trouve. Constat pour l’heure, la rédaction s’avère plus qu’ardue dans un avion. C’est que je perçois l’écriture dans un cadre plutôt intime, or dans un avion on est plus qu’entouré. Quand même devons-nous essayer de formuler nos sentiments alors que le retour au foyer est imminent. Shanghai, c’est sûr, va me manquer. Le peu que j’en ai vu me donne envie de continuer l’exploration. Et ceci aussi bien au niveau géographique que social. L’atmosphère de Shanghai m’a séduit, comme les connaissances que j’y ai faites m’ont ému. En tant que grande ville, le promeneur se voit bénéficier d’un anonymat constant qui permet une certaine liberté de mouvements. Mais cet état des choses rend les éventuels liens avec des personnes encore plus attachant. Bien sûr le climat étouffant, la foule, le bruit, la pollution appartiennent aussi au tableau. Mais au détour d’une rue, par une chaude soirée, vous tombez sur un groupe d'hommes, installés dehors sur des chaises, torses nus, et qui jouent aux cartes. La scène est d’un tel pittoresque que m’arrive des images de petits villages italiens avec leurs paisibles habitants. Shanghai on peut le dire est un nid de contrastes. Modernité, luxe, monuments architecturaux impressionnants. Et puis maisons délabrées, rues encombrées de déchets, mendiants misérables. Plus loin les musées, les énormes supermarchés, les cinémas, théâtres. Ici les lieux touristiques, les inscriptions en anglais, les étrangers se promenant en nombre. Mais tournons encore cette rue, là la jeune génération multiplie les passes, les feintes et les dunks. Quel sera leur avenir ? Insouciants, concernés pour l’instant que par le déroulement de la partie, ils semblent ignorer les énormes grues les surplombant, annonciatrices d’une mue incessante, reportant le moment du repos à des horizons lointains.

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